Passer une demi-heure devant Netflix est-il aussi mauvais pour la planète que de conduire une voiture ordinaire sur une distance de six kilomètres ? C’est en tous cas ce qu’affirmait le blog Big Think en octobre 2019 dans un article qui a rapidement fait l’actualité. La plupart des consommateurs ne savent pas que leurs habitudes en matière de streaming vidéo et de cloud computing sont facilitées par des centres de données gourmands en énergie à travers le monde.

Les estimations varient, mais en 2018, les centres de données dans le monde pourraient avoir consommé jusqu’à 400 térawatts-heure d’électricité, soit à peu près la même quantité que la demande totale d’un pays comme la France. Comme les deux tiers de la production mondiale d’électricité proviennent encore de combustibles fossiles, notre insatiable demande de données risque de devenir incompatible avec les efforts visant à limiter le changement climatique. Les obligations émises par les entreprises spécialisées dans les centres de données affichant une valeur de 47 milliards de dollars, les investisseurs devraient-ils s’en inquiéter ?

En termes simples, les centres de données sont des bâtiments qui abritent des dizaines de milliers de serveurs contenant de grandes quantités d’informations qu’ils relient à Internet au sens large. Pour accéder à ces informations et les traiter, il faut de l’énergie et pour éviter que les serveurs ne surchauffent, il faut encore plus d’énergie. L’un des centres de données d’Equinix à New York dispose de générateurs de secours de 182,5 mégawatts, chacun d’eux étant capable d’alimenter une petite ville. Cela explique comment cinq milliards de visionnages sur YouTube de la chanson de Justin Bieber Despacito ont consommé la même quantité d’énergie que 40 000 foyers américains en un an.

Lorsqu’ils s’adressent aux investisseurs, les propriétaires de centres de données ne sont jamais à court de sources de croissance future. Le développement du « cloud computing », l’amélioration de la qualité et de la quantité des flux vidéo, la 5G, l’utilisation accrue des smartphones à travers le monde, l’Internet des objets, les véhicules autonomes et l’intelligence artificielle sont systématiquement cités. L’histoire montre qu’ils n’exagèrent pas : en 1992, le monde consommait 100 gigaoctets de données par jour. Dix ans plus tard, il en consommait autant chaque seconde. Cisco estime que d’ici 2022, la consommation mondiale s’élèvera à 150 700 gigaoctets par seconde, et augmentera de 33 % par an.

En 1992, le monde consommait 100 gigaoctets de données par jour. Dix ans plus tard, il en consommait autant chaque seconde.

En se basant sur ces prévisions concernant la demande, de nombreux observateurs affirment que les émissions de CO2 des centres de données dépasseront bientôt celles du secteur aérien. Anders Andrae, de Huawei, prévoit qu’ils consommeront jusqu’à 8 % de la demande mondiale d’électricité d’ici 2030. Ces chiffres sont avancés à l’heure où le monde cherche à réduire la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre y afférentes. Les investissements dans les centres de données seront-ils de plus en plus considérés comme une contribution irresponsable au changement climatique ?

Des gains en matière d’efficacité énergétique continuent d’être identifiés

Il existe des raisons incitant à l’optimisme. Premièrement, une augmentation de la consommation de données n’équivaut pas nécessairement à une augmentation de la consommation d’énergie. La « loi de Koomey », du nom du professeur de Stanford qui a publié des travaux sur le sujet, stipule que l’intensité énergétique d’un gigaoctet de données fournies par les centres de données diminue de moitié tous les deux ans. L’expérience de Google, dont les centres de données fournissent aujourd’hui sept fois plus de puissance de calcul avec la même puissance électrique qu’il y a cinq ans, le confirme. L’efficacité accrue du matériel informatique, l’amélioration des systèmes de refroidissement et l’intelligence artificielle pour mieux canaliser l’électricité sont autant de moyens d’y parvenir. Lorsque Digital Realty, le plus grand propriétaire de centres de données au monde, est passé du refroidissement par eau aux pompes réfrigérantes dans ses centres de données californiens, il a constaté une réduction de 13 % de la consommation d’énergie et de 4,4 millions de la consommation annuelle d’eau de chaque site.

De fortes mesures incitatives ont été mises en place pour continuer dans cette direction, tant pour les fabricants d’équipements que pour les opérateurs de centres de données, qui sont habitués à économiser l’énergie afin de réduire les coûts et de répondre aux objectifs de développement durable de leurs clients. Contrairement aux prévisions alarmantes d’Anders Andrae, un article publié dans la revue Science en février a révélé que la proportion d’électricité consommée par les centres de données est la même aujourd’hui qu’en 2010. La consommation de données pourrait donc continuer à augmenter sans que cela n’entraîne une hausse de la consommation électrique et des émissions de CO2.

Néanmoins, même si le secteur parvient à éviter une envolée de la consommation d’électricité, les centres de données restent très gourmands en énergie et seront soumis à des pressions pour que cela ne se traduise pas par des émissions excessives de gaz à effet de serre. Prenez Digital Realty, la seule entreprise spécialisée dans les centres de données à émettre des obligations vertes : en 2018, l’électricité qu’elle a achetée a émis 720 tonnes d’équivalent CO2 pour chaque million de dollars de revenus. C’est le double de l’intensité moyenne des émissions de l’industrie gazière et à peine 20 % de moins que la moyenne du secteur aérien. Cependant, contrairement à ces secteurs et à d’autres traditionnellement polluants, les centres de données disposent d’une alternative évidente et viable de supprimer totalement leurs émissions de CO2 : les énergies renouvelables.

Les étapes vers une réduction des émissions

Consciente de ce fait, Digital Realty a orienté l’ensemble de son portefeuille européen vers des sources d’énergie renouvelables et s’est fixé pour objectif de le mettre à la disposition de ses clients dans les 275 centres de données qu’elle possède. Le fait de posséder 324 mégawatts de projets éoliens et photovoltaïques sous contrat aux États-Unis va lui permettre d’évoluer dans cette direction, mais environ 70 % de ses centres de données continuent d’être alimentés par des combustibles fossiles. La comparaison avec son rival américain, CyrusOne, qui ne s’est fixé aucun objectif en termes d’énergies renouvelables et qui n’a pas encore rendu compte de ses émissions de CO2, lui est donc favorable. Par ailleurs, Equinix, qui exploite également plus de 200 centres de données, affiche un bilan exemplaire. Bien que la taille de son portefeuille ait doublé au cours des cinq dernières années, l’entreprise a réussi à relever la part des énergies renouvelables (33 % initialement, un niveau similaire à celui de Digital Realty) à 92 % aujourd’hui. Cela explique en partie pourquoi les émissions provenant de l’énergie achetée par Equinix sont inférieures de plus de 90 % à celles de Digital Realty. L’empreinte carbone des centres de données peut donc être réduite de façon spectaculaire et relativement rapide, d’autant plus que les énergies renouvelables s’imposent de plus en plus comme la source d’énergie la moins onéreuse.

De nombreux responsables politiques et investisseurs ont fait du changement climatique une priorité de leur programme en raison de l’inquiétude croissante de l’opinion publique internationale et du discours de la communauté scientifique, qui répète que cette décennie se doit d’être celle du changement. Les obligations d’entreprises des centres de données ont, en moyenne, plus de six ans à courir jusqu’à leur échéance et certaines possèdent même une maturité de 30 ans. Au cours de cette période, il est inévitable que la pression exercée par les clients, les organismes de régulation et les investisseurs pour abandonner progressivement les combustibles fossiles s’intensifie. Il est essentiel pour les investisseurs obligataires qui évaluent le risque de crédit d’identifier les émetteurs qui réduisent dès aujourd’hui et de manière proactive leurs émissions de CO2. Equinix et Digital Realty correspondent à ce profil, ce qui conforte notre opinion globalement positive des entreprises et de leurs obligations.

Notre appétit insatiable pour les données ne va pas ralentir, mais l’efficacité des ordinateurs et des centres de données permettra de contenir la demande d’énergie. Le site Data Centre Knowledge a calculé qu’une demi-heure de streaming sur Netflix aujourd’hui équivaut, en termes d’émissions, à conduire une voiture sur une distance de 150 mètres – et non pas six kilomètres. Dans le même temps, le recours accru des centres de données aux énergies renouvelables permettra de réduire encore cette distance. C’est un effort qui devrait être salué et encouragé par les investisseurs, qui pourraient en fin de compte visionner Netflix sans culpabiliser.

Aberdeen Standard Investments

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La marque Aberdeen Standard Investments a été créée en 2017 dans le cadre de la fusion d’Aberdeen Asset Management PLC et de Standard Life Plc pour former Standard Life Aberdeen plc.

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