Dans nos précédents articles, nous mettions l’accent sur l’importance des facteurs ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) dans la dette émergente. Nous présentions notamment en détails notre cadre ESGP. Dans l’article d’aujourd’hui, nous nous tournons vers l’avenir, et plus particulièrement vers les opportunités que nous entrevoyons sur le segment des obligations durables des marchés émergents.

Financer l’avenir

Les besoins des pays émergents en matière de développement durable sont considérables. Actuellement, leurs ressources internes ne sont pas suffisantes pour répondre à ces besoins. Ils continueront de bénéficier d’une aide multilatérale sous forme de prêts concessionnels. Mais en fin de compte, les marchés émergents devront trouver des moyens d’accéder à l’énorme réserve mondiale de capitaux privés pour combler l’écart existant. C’est là que le marché des obligations durables, qui est encore balbutiant mais recèle un potentiel de croissance rapide, peut jouer un rôle important.

Les obligations durables – contexte général

Les obligations durables, qui comprennent essentiellement les obligations vertes, les obligations sociales et les obligations orientées sur le développement durable, présentent plusieurs caractéristiques communes avec les obligations traditionnelles. La principale différence réside dans le fait que les émetteurs d’obligations durables sont tenus d’utiliser les fonds levés pour des projets spécifiques, dans un cadre bien codifié.

Les obligations vertes – elles sont émises pour financer des projets nouveaux et existants, conçus pour avoir un impact positif sur l’environnement. Il s’agit par exemple de projets liés aux énergies renouvelables, aux transports propres, à l’efficacité énergétique, à la gestion de l’eau et des déchets et aux bâtiments écologiques.

Les obligations sociales – elles sont émises pour financer des projets conçus pour avoir un impact social positif. Il s’agit par exemple de logements ou d’infrastructures abordables et de développements communautaires.

Les obligations orientées sur le développement durable – elles sont conçues pour avoir un impact à la fois environnemental et social positif. Elles financent par exemple l’amélioration / modernisation des établissements d’enseignement et de santé.

Outre ces trois catégories, il existe des obligations liées au développement durable. Celles-ci se sont fixées des objectifs durables plus génériques, assortis de « coupons progressifs » (step-up coupons), dont le montant augmente si l’émetteur n’atteint pas ses objectifs.

Un potentiel de croissance prometteur

Dans son ensemble, le marché connaît une progression rapide. En 2019, les émissions d’obligations vertes ont atteint 258 milliards de dollars (soit une hausse de 51 % par rapport à l’année précédente) et ont constitué l’essentiel (environ 75 %) du total des émissions d’obligations durables (341 milliards de dollars sur l’année). Comme indiqué ci-dessous, à fin juin 2020, le marché des obligations durables (obligations vertes, sociales et orientées sur le développement durable) représentait au total 1 239 milliards de dollars, dont 70 % en obligations vertes1. Toutefois, bien que cela soit encourageant, il faut replacer les choses dans leur contexte. Premièrement, la taille totale du marché obligataire mondial (emprunts d’État et obligations d’entreprises) est vaste en comparaison (environ 1 280 milliards de dollars2). Les obligations durables représentent moins d’1 % de ce montant. Et les obligations durables émises sur les marchés émergents ne représentent à ce stade qu’une fraction du chiffre total.

Part du marché mondial des obligations durables (à fin juin 2020), en milliards d’USD

Source : Climate Bonds Initiative – Obligations durables – État général du marché au 1er semestre 2020

Malgré cela, nous estimons que les obligations durables émergentes présentent un potentiel de croissance futur encourageant, tant du point de vue de l’offre que de celui de la demande.

La perspective de l’offre

Les marchés émergents se caractérisent notamment par leur retard en termes de développement. Les difficultés vont de la pauvreté et du manque d’éducation, à l’insuffisance des soins de santé et la vétusté des infrastructures. Pour relever ces défis, il faudra engager des dépenses considérables. Selon les Nations unies, les dépenses dans les pays à revenu faible et moyen inférieur doivent s’élever à au moins 1 400 milliards de dollars par an pour atteindre les objectifs de développement durable (ODD) d’ici 2030. Étant donné l’insuffisance criante des ressources internes, l’émission d’obligations durables pourrait apporter une contribution significative à cet égard.

La perspective de la demande

Du point de vue de la demande, le regain d’intérêt de la part des investisseurs pour l’investissement durable constitue certainement la tendance la plus significative de ces dernières années au sein du secteur. Selon le cabinet de conseil Opimas, la valeur des actifs mondiaux prenant en compte les facteurs ESG a presque doublé en quatre ans, et plus que triplé en huit ans, pour atteindre 40 500 milliards de dollars en 2020. Ce sont les marchés actions qui ont, sans aucun doute, été les moteurs de cette tendance, mais les marchés obligataires rattrapent rapidement leur retard grâce à l’adoption d’approches d’investissement durable. C’est logique. Ce sont les clients, en fin de compte, qui stimulent l’intérêt pour un investissement plus responsable et l’horizon d’investissement généralement à long terme de l’investissement obligataire est également bien adapté à ces approches. Dans le cas des marchés émergents en particulier, nous pensons que le potentiel d’impact (positif) très élevé sera de plus en plus assimilé par les investisseurs responsables.

La pandémie de coronavirus – un levier pour l’investissement obligataire durable

La pandémie de coronavirus a entraîné un coût humain important et de graves perturbations économiques. Toutefois, l’aspect positif est que les obligations durables ont été soutenues tant du côté de l’offre que de la demande. Du côté de l’offre, les énormes dépenses non planifiées liées à la pandémie ont considérablement augmenté les besoins de financement. Du côté de la demande, la pandémie a stimulé l’intérêt des investisseurs obligataires à contribuer positivement au défi sanitaire et social le plus important et le plus pressant du moment. Selon les données de Refinitiv, cela s’est traduit par une multiplication par huit des émissions d’obligations sociales depuis le début de l’année3. Les émissions émergentes y ont largement contribué. Par exemple, en mars 2020, la Banque africaine de développement a lancé une émission d’obligations sociales « Fight COVID-19 » à hauteur de 3 milliards de dollars. Selon l’Institute of International Finance, il s’agissait à l’époque de l’émission d’obligations sociales libellées en dollars la plus importante au monde.

Émissions récentes d’obligations durables qui ont fait date

Cette année a été marquée par des émissions d’obligations durables emblématiques sur les marchés émergents qui, selon nous, devraient ouvrir la voie à d’autres à l’avenir. En septembre 2020, le Mexique a émis pour 890 millions de dollars d’obligations liées aux ODD. Il s’agissait des toutes premières obligations au monde structurées spécifiquement en vue d’atteindre les objectifs du Programme des Nations unies pour le développement en matière de développement durable. De même, dans le secteur privé, l’entreprise brésilienne Suzano, spécialisée dans le papier et la pâte à papier, est devenue en septembre 2020 la première entreprise des marchés émergents à émettre des obligations destinées à lutter contre les émissions de CO2. Cette émission de 750 millions de dollars engage l’entreprise à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 15 % sur 10 ans. Si Suzano ne parvient pas à atteindre l’objectif fixé d’ici 2026, elle devra payer un supplément de 25 points de base par an sur son coupon.

Obstacles à la croissance

Malgré les nombreux aspects positifs, il existe d’importants facteurs restrictifs ou bloquants qui pourraient ralentir la progression des obligations durables.

L’absence de normes universellement reconnues – cela s’applique particulièrement aux obligations sociales car, contrairement aux obligations vertes, leur impact est plus difficile à mesurer. Cela est dû à l’absence comparative de mesures facilement quantifiables (telles que la réduction des émissions de gaz à effet de serre ou de la consommation d’énergie). Cela augmente le risque de « socio-blanchiment » (social-washing), c’est-à-dire que les émetteurs peuvent abuser du label « social » en surévaluant les véritables avantages sociaux d’une émission.

Transparence / corruption – En règle générale, une transparence moindre et un risque de corruption plus élevé signifient que de nombreux émetteurs sont confrontés à un important déficit de crédibilité auprès des investisseurs internationaux. Il s’agit d’un facteur restrictif important pour la croissance des obligations durables, en particulier des obligations souveraines. Un autre défi, également du côté de la sphère publique, peut consister à obtenir une implication suffisante de la part des responsables politiques. Ces derniers pourraient tentés, en particulier, d’être influencés par les mandats électoraux à court terme au lieu de se concentrer sur les questions de financement à long terme.

En général, on observe aussi un manque de compétences institutionnelles / techniques pour mener le travail de fond nécessaire à l’émission d’obligations durables. Par exemple, dans le cas des obligations vertes, l’importance des besoins en compétences techniques est attestée par les estimations de la Banque mondiale selon lesquelles le cycle de vie total du projet pour l’émission de ces obligations est généralement compris entre neuf mois et deux ans4.

En conclusion…

La convergence croissante des facteurs liés à la demande et à l’offre laisse entrevoir un fort potentiel de croissance des émissions d’obligations durables sur les marchés émergents. La pandémie de coronavirus a donné cette nouvelle impulsion, comme en témoigne la multiplication par huit des émissions d’obligations sociales depuis le début de l’année 2020. Comme nous l’avons observé, certains facteurs restrictifs pourraient ralentir la progression des obligations durables. Toutefois, nous pensons que ces facteurs s’atténueront à mesure que le marché se développera et gagnera en maturité. Nous sommes donc optimistes quant aux perspectives de cette classe d’actifs en pleine croissance.

Références

  1. Climate Bonds Initiative – Obligations durables – État général du marché au 1er semestre 2020, https://www.climatebonds.net/resources/reports/sustainable-debt-global-state-market-h1-2020
  2. ICMA Group, août 2020
  3. https://uk.reuters.com/article/us-social-bonds-data/social-bond-issuance-soars-on-back-of-coronavirus-crisis-idUKKBN274256, article en date du 19 octobre 2020
  4. http://documents1.worldbank.org/curated/en/186931603441706045/pdf/Riding-the-Wave-Navigating-the-ESG-Landscape-for-Sovereign-Debt-Managers.pdf

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