Bertrand ALFANDARI, Responsable du développement des ETF chez BNP Paribas Asset Management : “L’ESG a un avenir radieux”

Bertrand ALFANDARI est responsable du développement des ETF chez BNP Paribas Asset Management. Après nous avoir présenté, dans une précédente interview, les grandes tendances du marché des ETF, il apporte son expertise sur l’orientation ESG prononcée que prend le marché de la gestion .

FundsWatch : Cette orientation ESG, est-ce une mode ou une tendance de fond ?

Bertrand ALFANDARI: C’est clairement une tendance de fond, qui dépasse d’ailleurs largement le cadre de la gestion passive, et qui n’est pas prête de s’arrêter. L’EFAMA (European Fund and Asset Management Association) vient de publier une étude en novembre 2020 très éclairante sur le sujet. Sur les 23 700 Milliards d’euros d’actifs en fonds et mandats, qui représentent les acteurs interrogés pour l’étude, on comptait fin 2019 10 700 Milliards d’euros, soit 45% du total, qui relèvent de critères ESG, parmi lesquels 35% pratiquent une réelle intégration ESG, 27% une politique d’exclusion ciblée, et 18% qui reposent sur des thématiques ESG spécifiques, comme le bas carbone ou l’économie circulaire. On peut donc estimer qu’il y a environ un quart des encours gérés en Europe qui répondent à de véritables politiques ESG. C’est considérable et nous sommes bien loin d’un « effet de mode ». Chez BNPP AM, au sein de notre activité indicielle, nous gérons plus d’un tiers de nos encours en ESG, pour le compte de nos clients investisseurs.

FW : Comment qualifieriez-vous l’avenir du « marché » ESG ?

BA : Cette photographie à l’instant T donne déjà le ton. Mais pour apprécier la dynamique en cours, un peu de prospective s’impose en effet. L’EFAMA, dans cette même étude, considère que le marché ESG européen va continuer à se développer, et ce pour plusieurs raisons :
– la réduction du « fossé des données » : la donnée extra-financière est de plus en plus disponible, transparente et systématique, et elle garantit un niveau de comparaison plus fiable entre acteurs, à mesure qu’elle devient un standard ;
– la transparence de la part des gestionnaires d’actifs, sur la documentation qu’ils publient;
– la probable émergence d’un label européen, qui devrait donner de la cohérence et de la lisibilité et par là même, créer un élan supplémentaire. Car nous sommes actuellement, côté label, dans un paysage segmenté au niveau des pays. Coexistent ainsi, par exemple, le label d’état ISR français, ou le label « Towards sustainability » pour la Belgique. Ce qui n’est pas sans créer des obstacles, notamment dans la distribution de produits sur plusieurs places en Europe.
– Le développement de critères ESG, non pas uniquement sur les fonds actions, mais aussi sur les fonds obligataires. Nous le voyons très clairement sur la gestion indicielle, dès que l’on parle de thématique ESG, on est très souvent sur les thématiques Actions. Or le champ des possibles est bien plus vaste…

On sent bien de la part des investisseurs, de plus en plus disposés et prêts à investir « ESG », un besoin de transparence, et de la part des asset managers, une véritable volonté pour répondre à cette demande. En ce qui concerne la gestion indicielle chez BNPP AM, nous mettons l’ESG au cœur de notre offre et souhaitons continuer à développer des ETF sur des thématiques ESG pour répondre aux attentes des investisseurs. Pour les produits existants, nous adoptons les mêmes réflexes en matière d’ESG et transformons progressivement certains ETF afin qu’ils répliquent de nouveaux indices responsables.

Une étude du cabinet PWC prévoit que les encours des fonds qui intègrent des critères ESG représenteront 41 à 57% des encours totaux des fonds européens d’ici à 2027. Le cabinet de conseil évoque, pour ces fonds, un taux de croissance annuel moyen de 29%, en Europe, entre 2019 et 2025. La croissance structurelle anticipée est extrêmement forte, en particulier en Europe, qui constituerait 74% des encours ESG au niveau mondial. L’Europe est clairement en pointe sur le sujet. Sur le seul marché des ETF, l’ESG au sein du marché européen représente presque 10% des encours gérés (pour plus de 200 ETF), soit trois fois plus que ce qu’il est au niveau mondial. Toujours selon le cabinet PWC, 77% des investisseurs professionnels interrogés prévoient de ne plus acheter de produits non ESG d’ici à 2022… Et 14% des asset managers interrogés envisagent d’arrêter tout bonnement la commercialisation de produits non ESG d’ici à 2022.

Par ailleurs, le potentiel de croissance de l’ESG se lit en détaillant les 3 lettres qui composent ce sigle. Pour l’instant, l’accent est mis surtout le E (Environnement), ce qui reflète légitimement nos angoisses face au changement climatique. Or la sensibilité est grandissante sur les deux autres sommets du triangle : le S de Social et le G de Gouvernance. Les offres vont se développer, vers plus d’équilibre en direction du S et du G.

FW : Comment vivez-vous ces transformations qui imposent une redéfinition même des métiers dans la gestion d’actifs ?

BA : C’est une période de mutation passionnante, qui donne davantage de sens à nos métiers. La fierté d’évoluer dans l’asset management dans cette période charnière en est d’autant plus grande. Au-delà de cet aspect motivant pour l’ensemble des équipes, nous vivons avec beaucoup d’enthousiasme cette puissante vague qu’est l’ESG, qui nous donne raison, dans le sens où nous étions pionniers sur ces sujets avec en particulier le premier fonds ETF thématique Bas Carbone lancé en 2008, 7 ans avant les Accords de Paris. La longueur du « track record » de cet ETF nous donne d’ailleurs une crédibilité et un argument de vente décisif. Avec un positionnement précoce sur ces thématiques, nous avons pu engranger un savoir-faire et une expérience forte.

L’approche ESG, chez nous, est devenue intégrée. Nous avons ainsi, en interne, un département Sustainability Center, d’une trentaine de personnes, et qui ne produit que de l’analyse extra-financière, de façon indépendante des équipes de gérants. L’équipe de spécialistes recouvre des compétences fortes entre autres en immobilier durable, en analyse d’impact carbone, en biodiversité… Ils donnent leur avis sur la robustesse des critères de sélection en gestion active, ou sur le choix des indices en gestion passive.

Enfin, sur mon domaine d’activité spécifique, le développement des produits de gestion indicielle, et en particulier les ETF, le fait de communiquer sur des produits ESG, en terme de « story telling » est passionnant. Lorsque l’on est sur la gestion passive, on peut croire spontanément qu’il ne se passe rien, c’est faux ! Lorsque l’on parle des nouvelles thématiques de nos ETF, et que nous les défendons, il est bien plus facile de capter l’attention de nos interlocuteurs.

FW : Justement, en terme de nouveautés dans la gamme ETF, que pouvez-vous nous dire ?

BA : Nous avons lancé en mai 2019 un ETF thématique sur l’économie circulaire. Il permet aux investisseurs de s’exposer à la performance de 50 actions internationales de grande capitalisation boursière sélectionnées pour leur participation active au modèle économique basé sur la circularité des biens, des matériaux et des matières premières. Il répond à une tendance lourde, celle de repenser entièrement le choix des matériaux et des usages tout en limitant la consommation et les gaspillages de ressources naturelles (matières premières, eau, énergie) ainsi que la production des déchets.

Nous avons par ailleurs lancé tout récemment un ETF thématique « Blue Economy », sur l’économie de océans. L’indice répliqué intègre 50 actions au sein d’un univers mondial qui utilisent de façon durable les ressources océaniques en faveur de la croissance économique, de l’amélioration des revenus et des emplois, et de la santé des écosystèmes océaniques. L’indice répliqué comprend cinq catégories : la vie côtière (protection des littoraux, écotourisme), l’énergie et les ressources (éolien offshore, énergies houlomotrices et marémotrices, biotechnologie marine), la pêche et les produits de la mer, la réduction de la pollution (recyclage et réduction des déchets, services environnementaux liés aux océans) et le transport maritime.
Cet ETF répond à l’ODD14 (Objectif de Développement Durable 14) relatif à la vie aquatique, une thématique qui est chère au groupe BNP Paribas.

Retrouvez ici notre précédente interview de Bertrand Alfandari, sur les grandes tendances du marché européen des ETF

Propos recueillis par Alexandre TIXIER

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