La croissance américaine ou la « fontaine » de Marcel Duchamp

Funds Watch
On s’est réjoui, avec raison, de la bonne performance enregistrée par la croissance américaine au premier trimestre de l’année. Cela ne doit pas empêcher de s’intéresser aux divergences de profil d’activité entre secteurs ou éléments de la demande. Quel sort attend demain tant ceux dont la performance s’est améliorée par rapport à la tendance pré-épidémie que ceux qui ceux qui restent en retard ? Et puis, le marché du travail reste loin du retour à la normale. Avec quelle conséquence sur le profil des coûts salariaux ? L’incertitude est sans doute différente de ce qu’elle était il y a quelques mois ; elle reste cependant élevée et l’économie aux États-Unis traverse une période de correction plus qu’elle ne vit déjà une autre de normalisation. C’est pour cela que la politique économique reste expansionniste ; même si elle l’est trop aux yeux du marché.

Intéressons-nous une fois encore à l’économie américaine. La publication des chiffres du PIB du premier trimestre en fin de semaine dernière a envoyé un message de vraie amélioration, qui a été reçu comme très rassurant. Avec une progression en rythme annuel et d’une période à l’autre de 6,4%, le niveau d’activité n’enregistre plus qu’un retard d’à peine plus de 3 points par rapport à la tendance qui prévalait avant l’enclenchement de la crise de la COVID. Ne doit-on pas alors considérer que celui-ci est peu ou prou comblé au moment où j’écris ces lignes ? Dans tous les cas, cela sera le cas sur l’ensemble du deuxième trimestre. N’est-il donc pas temps de « sonner » l’enclenchement de la normalisation ? Ce qui devrait signifier engager les premiers préparatifs d’un retour à la normale en matière de réglage de politique économique. Ce n’est pourtant pas le cas ; ni du côté de la politique monétaire, ni, et encore moins, de celui de la politique budgétaire ? Une erreur serait-elle en passe d’être commise ? Le marché s’interroge.

Commençons par une distinction classique entre le général et le particulierDerrière une progression « avantageuse » du PIB, on doit noter que tous les postes de la demande ne sont pas logés à la même enseigne. Proposons une liste qui ne se veut pas exhaustive (source : directement le Bureau of Economic Analysis ou sinon le New York Times) et regardons d’abord du côté de ce qui est en plein boum :

  • les dépenses de voitures et de camions sont 15% au-dessus de la tendance pré-pandémie ;
  • celles de mobilier et d’équipement de la maison, 17% ;
  • l’investissement résidentiel, 18% ;
  • l’investissement des entreprises en informatique n’est pas en reste :  23% pour les équipements et 7% pour les logiciels.

Passons à ce qui est à la traine :

  • les services de transport à -5%, ceux de loisirs à – 31% et l’hôtel-restauration à -19% ;
  • les exportations de services, -26% ;
  • l’investissement des entreprises en bâtiment (ateliers, usines, bureaux, centres commerciaux, …), -19%
  • les dépenses des collectivités territoriales, -4%.

Etats-Unis : une reprise différenciée 1

Etats-Unis : une reprise différenciée 2

Pour paraphrase Marcel Duchamp, ceci n’est pas un inventaire à la Prévert. Il s’agit bien davantage du reflet d’une dynamique non encore stabilisée. Comment toute cette activité de services, à la peine tout au long des derniers trimestres, va –t–elle se remettre du choc reçu ? Quid du profil de ces éléments de demande qui ont enregistré un rebond spectaculaire ? Que celui qui sait répondre précisément lève le doigt ? Il est à craindre qu’il n’y ait pas beaucoup de volontaires aux vues suffisamment assurées pour vouloir se mettre en avant.

Et puis, n’oublions pas que le marché du travail reste très affecté par le choc épidémique. Ainsi, le taux de participation à 61,5% est aujourd’hui plus proche du point bas d’avril 2020 (60,2%) que du niveau d’avant-crise (63,4%). Avec qui plus est des changements de comportement auxquels il faut être attentif. Ainsi, des enquêtes, tant de la Federal Reserve Bank de New York que du PEW Research Center montrent une accélération des baby-boomers qui partent à la retraite plus tôt qu’attendue. Y a-t-il ici un frein à la croissance, par une contrainte sur le facteur de production « travail » ? Avec quelle implication sur les salaires ? Il va falloir se pencher sur les mécanismes de formation. On disait jusqu’à récemment que, au niveau du bassin de l’emploi (notion géographique), une logique monopolistique en termes d’offre de postes prévalait le plus souvent. Elle pesait sur le coût du travail. Une certaine raréfaction de la main d’œuvre disponible peut-elle la remettre en cause ?

Essayons de conclure avec une triple lecture de ce que l’on sait. D’abord, Il est quasi-assuré que le PIB américain va fuser sur la période T2 – T3 de cette année : une progression annualisée à deux chiffres est tout à fait du domaine du possible. Ensuite (et par la suite !) que va-t-il se passer ? La croissance va ralentir ; mais l’intensité du mouvement est inconnue. Gardons cependant à l’esprit le profil observé en Chine, qui, rappelons-le, est en avance d’un trimestre au moins dans le double déroulé épidémique et économique par rapport aux Etats-Unis. En se souvenant que la croissance tendancielle est là-bas d’environ 6% l’an, eh bien après trois trimestres de performances très fortes (en rythme annuel, près de 50% puis deux fois plus de 12%), l’avance en T1 2021 n’a pas dépassé 2,5%. On s’attend dorénavant à un tempo proche du potentiel. Tout ceci nous suggère qu’on y verra plus clair probablement en fin d’année aux Etats-Unis ; pas avantEnfin, il faut rappeler le message envoyé par l’histoire économique des épidémies : des entreprises qui privilégient la recherche de davantage d’efficacité à plus de croissance, des ménages prudents, qui arbitrent en faveur de plus d’épargne, pas d’inflation significativement plus forte et un environnement politico-social plus agité.

Je me trompe peut-être ; mais je crois que c’est avec cette grille de lecture qu’il faut appréhender la politique économique américaine. Elle reste proactive car l’incertitude reste grande. Nous en parlerons demain.



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