La politique économique menée par le Premier ministre sortant japonais ne peut être considérée ni comme un franc succès, ni comme échec. Il y a sans doute des leçons à tirer pour nombre de pays développés, dont on craint une japonisation de l’économie. Les trois points du calibrage des mesures prises, de l’équilibre entre celles-ci et du calendrier de mise en œuvre sont essentiels. Comme si l’exécution l’emportait sur la conception.

Cela devrait être en tout début de semaine prochaine qu’au Japon le successeur de Shinzo Abe au poste de Premier ministre serait désigné par les parlementaires et les délégués régionaux du Parti libéral-démocrate (PLD). A ce titre, et aussi parce qu’une sorte de japonisation des politiques économiques s’est progressivement mises en place ailleurs dans le monde développé, faire un arrêt sur image sur les résultats, accumulés au cours des huit dernières années et dont les Abenomics furent un vecteur important, est assurément utile. Cela permet-il de tirer des enseignements pour les autres pays ?

Commençons par rappeler le contexte dans lequel Shinzo Abe est revenu au pouvoir à la fin de 2012 (il avait déjà été Premier ministre en 2006 – 2007). Trois dynamiques sont à noter. Premièrement, après la Grande Récession de 2008 – 2009, le PLD perd les élections pour la deuxième fois depuis la fin de l’administration américaine de l’Archipel et le Parti démocrate s’installe aux affaires. Deuxièmement, la montée en puissance de Pékin se traduit par des tensions sino-japonaises en mer de Chine orientale. Elles apparaissent dès 2008, avec des pressions chinoises plus pressantes sur des îles revendiquées par chacun des pays et aussi par Taïwan. Troisièmement, le raz de marée, suivi de l’explosion de la centrale de Fukushima, en 2011, est ressenti évidemment comme un désastre humain et écologique, mais aussi comme la marque d’un dysfonctionnement des pouvoirs publics. Il force à une brutale révision de la politique énergétique du pays. Tant et si bien qu’aux élections générales de décembre 2012, le PLD reprend les rênes du pays, avec Abe à la tête du gouvernement.

Cette montée des difficultés et ce sentiment d’échec, qui plus est dans un contexte de faible croissance économique, force à l’action. Et le constat ne vaut pas que pour le Japon. Sans doute n’y a-t-il guère de choixD’où le lancement des Abenomics, qui mêlent volontarisme budgétaire, audace monétaire et réformes structurelles. Au nombre de celles-ci, une plus grande ouverture du marché du travail aux femmes et aux étrangers et des accords commerciaux internationaux (Asie – Pacifique et Europe). En revanche, peu de progrès, ou tout au moins pas assez, semblent avoir été atteints pour ce qui est de renforcer la concurrence sur le marché intérieur ou pour rendre plus compétitif le tissu des PMEs. A côté de la politique économique, l’Administration Abe a cherché aussi à mettre en place une politique extérieure plus affirmée. La montée en puissance de la Chine dans les affaires du monde, et d’abord en Asie, et les incertitudes sur l’engagement des Etats-Unis au côté du Japon ont rendu la démarché nécessaire.

Cette nouvelle politique a-t-elle fonctionné ? Commençons par les résultats sur le front de l’économie. Il y a eu un peu plus d’inflation (+0,8% par an depuis début 2013, contre -0,1% de 1996 à 2012) et la progression du PIB par tête a accéléré (+1,3% après +1,0% sur les mêmes périodes). En revanche, le tempo de la croissance économique a un peu ralenti : +0,6% après +0,8%. En fait, le plus notable avec les Abenomics est le moindre contraste avec les performances enregistrées par les Etats-Unis et l’Europe. Simplement parce qu’elles celles du Japon n’ont pas connu la dégradation enregistrée ailleurs. Pour beaucoup parce que celle-ci s’était produite avant !

Abenomics et croissance du PIB : Japon vs Etats-Unis et Europe

Abenomics et croissance du PIB par tête : Japon vs Etats-Unis et Europe

Abenomics et inflation : Japon vs Etats-Unis et Europe

Pour ce qui est de la politique étrangère, mettons à l’actif du gouvernement Abe, le certain équilibre trouvé entre la Chine et les Etats-Unis et le rapprochement avec l’Inde. Mais au passif on trouvera les relations plus difficiles avec la Corée du Sud et l’échec à amender le caractère pacifiste de la constitution, et ceci malgré l’indiscutable montée en puissance des capacités militaires chinoises.

Au final, un jugement au mieux en demi-teinte, qui ne devrait pas inciter à positionner trop haut les anticipations pour ce qui du rendement à attendre des mesures en cours de politique économique aux Etats-Unis et en Europe. Essayons d’aller un peu plus loin et insistons sur quelques idées.

  • Redonner un tonus durable à une économie qui s’est « engourdie » (suraccumulation de capital par excès d’optimisme sur le potentiel de croissance économique et choix collectif de résoudre le problème sur la durée ?) semble être une œuvre de longue haleine. Est-ce que le mixte entre politique macroéconomique et réformes structurelles, avec un équilibre penchant du côté de la première, a été le bon ? On a envie de répondre non.
  • L’impression, qui se dégage, que rien ne bouge assez vite ou suffisamment, participe sans doute d’anticipations, qu’il s’agisse de croissance et d’inflation, qui n’arrivent pas vraiment à s’inscrire durablement sur une tendance franchement haussière. D’où des entreprises qui s’« enferment » dans un rôle d’épargnant net structurel. Et au secteur public, alors, de devoir soutenir durablement la demande !
  • Face à ce scepticisme, les objectifs ou les décisions des responsables de politique économique peuvent être contreproductifs. Il en est ainsi de cibles d’inflation jamais atteintes ou de décisions trop précoces de renchérissement des taxes à la consommation, alors que ménages et entreprises restent prudents en matière de déroulé économique à venir.

Japon : des entreprises qui épargnent (en net) beaucoup depuis longtemps

Quel écho dans le débat actuel des deux côtés de l’Atlantique ? J’ai envie de dire trois choses.

  • D’abord le « juge de paix » de la capacité des mesures prises de politique économique doit être la volonté des entreprises et des ménages à modifier leurs comportements. L’évolution des anticipations est donc clé.
  • Ensuite, la capacité des banques centrales à faire « vraiment » repartir l’inflation   paraît limitée. Elles achètent du temps (répression financière avec des taux d’intérêt très bas pour longtemps) et elles s’assurent autant que possible d’une bonne tenue des marchés de capitaux. Ce qui est déjà beaucoup. Aux autres secteurs de la politique économique d’utiliser au meilleur escient cet environnement favorable aux initiatives de soutien.
  • Enfin et donc, les gouvernements, puisque ce sont d’eux qu’il s’agit, doivent s’assurer que les réformes de structure vont assez vite et assez « profond » et que les mesures de relance soient effectives rapidement.

C’est à cette aune, qu’il faut donc prendre la mesure des réflexions stratégiques menées à la Fed ou à la BCE et des initiatives de soutien/relance, prises ou non,  aux Etats-Unis et en Europe. En quelque sorte, une invite à l’audace et à l’originalité conceptuelle ; mais avec quelle acceptation collective ?



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